Wesh les zincou.e.s, n'oubliez pas de manger 5 fruits et légumes et de boire une dizaine d'ennemis par jour.

La bourse et/ou la vie

Les espèces sonnent mais c'est moi qui trébuche

J’ai pas d’argent.

Voilà une phrase que beaucoup de monde répète. Que moi-même, j’ai répété de nombreuses fois. Avec un peu de culpabilité, certes. Je savais que j’avais assez d’argent pour perdre un billet de 10 balles que je croyais avoir mis dans une poche de ma veste sans que ça ne m’empêche de dormir. Mais pas assez pour donner 50 centimes à ce SDF sans auparavant sonder minutieusement ses vêtements ; son âge ; si j’arrive à voir dans son sac plastique, par transparence, une raison qui servirait de véto en faveur du non ; ainsi qu’un ressenti purement perso, un je ne sais quoi instinctif, presque mystique, souvent dans sa manière de formuler sa demande – ni trop plaintif, ni trop nonchalant. Un casting, en quelque sorte. Et j’étais un jury extrêmement sévère.

Du coup, même quand un proche me demandait de l’argent, j’avais l’habitude, l’expérience de dire non. Quitte à mentir.

– Akif, il me manque 30 centimes pour mon insuline, t’aurais —
– Attends je regarde dans mon porte-monnaie…

*chling*

– Ah non, désolé. J’ai plus rien !
– Ah bon ? Parce que ça fait des bruits de pièce là. Beaucoup.
– Attends mais tu crois quoi ? Que je te mens ? Vas-y c’est bon, tu m’as saoulé, ramène moi à la maison maman. Et t’as pas intérêt à tomber dans les pommes avant de m’avoir fait à manger.

Peu de chances, du coup, de me retrouver dans une situation de créancier. Mais quand les planètes sont alignées, il ne faut jamais dire jamais. Il existait en effet une réalité dans laquelle cette situation arriva. Et mes amis, cette réalité : c’était la notre.

Comment me suis-je retrouvé dans ce bourbier ? Disons que c’était, d’abord, un concours de circonstances.

Une semaine avant, je fêtais mon anniversaire. Des gens qui pensaient être mes amis se sont réunis pour m’offrir un cadeau commun. Ensuite, le jour où le drame est arrivé, je venais de recevoir ma paie. On était allé prendre quelques verres après le boulot avec des collègues, et quelques uns d’entre nous avaient besoin de monnaie. Au distributeur, pendant que les autres attendaient à côté, j’ai consulté mes comptes. Et là, j’ai commis l’erreur de base. J’ai lâché :

Ah, putain, j’ai enfin reçu mes thunes !

Je peux claquer de l’oseille !

Le temps s’était arrêté une demi-seconde. J’étais clairement entré à pieds joints dans la no-go-zone du crevard, en défonçant la porte avec un sac rempli de lingots d’or et une mention “venez vous servir !” J’ai senti que les autres se sont regardés. À présent, c’était à celui qui allait dégainer le plus vite.

– Akif, je peux te taxer un peu d’argent ? Moi j’ai pas reçu ma paie et en ce moment et c’est chaud…
– [Long silence en espérant que la chute d’une météorite me sorte de ce mauvais pas] Euh.
– Bah ouais, tu vois, j’avais un peu de sous encore la semaine dernière, mais je les ai mis dans ton cadeau…

À ceux qui ne le sauraient pas, ceci est l’équivalent à la taxation de thunes d’une attaque nucléaire de grande envergure. La reddition est immédiate.

– Ou… Ouais, ok… Comb… Combien il te fallait…
– Je sais pas, pas beaucoup, 60 euros ?
Ma tête a commencé à vaciller, comme si un esprit maléfique avait pris possession de mon corps. J’étais à deux doigts de la décorporation.
– Soixante ? 60… Je sais pas si je peux…
– Sinon, 50 ! 50 c’est bien.
J’avais l’impression de négocier le prix de vente de ma peau. Je voyais déjà ce salaud avec un manteau en cuir, avec dessus, les quelques imperfections et grains de beauté qui étaient propres à mon épiderme. On était en train de m’écorcher avec une lame rouillée et dentelée, ni plus ni moins.
– D’accord…

Dieu m’attendait-il dans l’au-delà, lui aussi prêt à me soutirer de l’argent ?

Je ne me souviens plus vraiment de cette soirée. Je sais juste que, après lui avoir donné ses billets, ma vue s’est brouillée. Je suis un peu resté avec les autres, attablé, souriant quand il fallait sourire, donnant le change. Puis, mécaniquement, j’ai prétexté un autre rendez-vous, et me suis éclipsé.

Je me suis réveillé le lendemain matin, dans mon lit, tout habillé. N’était-ce qu’un horrible rêve ? Mon téléphone à la main, j’ai pu vérifier sur l’appli de ma banque que le retrait d’argent, la veille, était bien réel. La prochaine question était toute prête. Quand allait-il me rendre mon oseille ? À vrai dire, on n’avait pas du tout parlé de ça. Encore une erreur de débutant. J’avais honte de moi, je me dégoûtais. Je lui ai envoyé un SMS.

Salut, coucou ! Alors, vous avez fait les foufous hier après mon départ ? Trop bien cette soirée, faudrait qu’on s’en refasse d’autres hein ! Haha, je déconne, sinon, je voulais te demander. Je sais pas si tu te souviens, mais hier, je t’ai remis 50 euros sous forme de billets (un de 20 et trois de 10). Et là aujourd’hui j’ai besoin de m’acheter à manger pour ne pas mourir. Si je passe chez toi dans 10 minutes pour les récupérer, c’est bon ?

Il m’a répondu 3 jours plus tard. Un message truffé de rectangles barrés sensés être des emojis, rendant la chose encore plus glauque. Les quelques phonèmes déchiffrés en lisant cette suite de mots à moins de 4 lettres m’indiquaient qu’il n’aurait pas la somme demandée pour l’instant. “DSL”. J’étais impuissant comme face à un porno nécrophile.

Isolé dans l’incertitude, j’attendais le retour d’un soleil qui n’allait peut-être jamais se lever…

Alors, j’ai attendu. J’ai attendu, envoyant périodiquement des messages. Tantôt via SMS, Facebook, Whatsapp, Snapchat, Twitter. Je me suis même créé un compte sur un forum qu’il a fréquenté en 2009 pour lui envoyer un message privé, sait-on jamais. C’était une épreuve. J’ai failli abandonner, puis, me reprenant au dernier moment ; je valais mieux que ça. J’ai essayé plusieurs fois de le piéger, utilisant une de ses ex, faisant croire à celle-ci qu’il était atteint d’une IST, et que je lui donnerais les résultats de tests en échange d’informations bancaires de mon débiteur… Informations qu’elle n’avait pas, bien entendu. Je me suis tourné vers un avocat, qui s’est révélé particulièrement incompétent dans la mise en place d’une arnaque à la fausse amende. Le monde entier était décidément contre moi.

Finalement, un jour, alors que j’étais à bout, je me suis décidé à aller chez lui. J’allais récupérer mon argent, coûte que coûte, quel qu’en soit le prix. J’ai donc glissé dans ma poche un genre de couteau de chasse que j’avais acheté quelques jours plus tôt. Mes yeux hallucinés et mon manque de sommeil avaient clairement fait peur aux premiers commerçants, mais avec un peu de détermination et en faisant jouer la concurrence, j’avais mis la main dessus à ma 15ème armurerie visitée.

Un truc simple sans fioritures ni m’as-tu-vu.

Je suis sorti du métro à la gare, la main repliée sur mon schlass, dans mon manteau, me déplaçant lentement dans le flux de gens. J’ai vu quelqu’un passer à côté de moi, je me suis retourné : était-ce lui ? J’ai crié son nom. Pas de réaction, j’ai sorti mon couteau en hurlant, je voulais mon argent, j’ai crié quelque chose d’incompréhensible. Les gens autour se sont dispersés en courant, la panique s’était propagée et j’ai moi-même voulu m’enfuir. Mais il était là, coincé quelque part dans cette foule qui maintenant piétinait les plus faibles pour s’éloigner le plus rapidement de moi. J’ai encore une fois hurlé et j’ai senti quelque chose dans mon dos. Je me suis écroulé. Des militaires m’avaient abattu.

Tout un tas de gens se sont empressés d’enquêter sur mon passé tandis que Daech a revendiqué ma tentative de recouvrement de dette comme un attentat de leur part. Il y a eu un débat houleux à la télé, un mec qui est présenté comme philosophe a dit que je représentais la fin de la civilisation et sur Twitter, la carte d’identité d’un gars qui me ressemble a tourné pendant 3 jours avant que la police ne démente. À mon enterrement, y’avait pas beaucoup de monde. Mais une fois que ma famille est partie, une fois qu’il n’y avait plus personne, quelqu’un est apparu. C’était lui. Il s’est approché de ma tombe. Il a mis la main à la poche, a sorti son portefeuille. L’a lentement ouvert… En a tiré un billet de 20, et trois billets de 10. Au moment où il allait les poser sur la pierre tombale, il a hésité ; puis les a rapidement fourré dans sa poche. Il est allé s’acheter une babiole avec cet argent, plus tard dans la journée.

Mon épitaphe, fraîchement gravé, indiquait :

Son geste incompréhensible n’effacera pas le souvenir de la personne généreuse qu’il était.

 

J'ai payé très cher le webdesigner pour qu'il installe ce module de notation. Donc si tu passes sans noter, tu me dois de l'argent
Note des lecteurs1 Note4.75
4.8
La bourse et/ou la vie
Making Of : MAXIMILIEN ESPÈCE D’ENFLURE TU ME DOIS ENCORE 20 EUROS DEPUIS 2013 !! ET TOI GÉRARD TU ME DOIS 40 BALLES PUTAIN C’EST INCROYABLE QUE JE SOIS OBLIGÉ D’ÉCRIRE UN ARTICLE POUR VOUS FAIRE COMPRENDRE !!!!!

Disclaimer

À l’attention de toute personne passant sur ce site internet.

Tout ce que je dis ici n’a pas pour vocation à être pris au sérieux. Mon père ne l’a jamais fait, c’est pas vous qui allez commencer. Aussi, si je tiens des propos racistes, homophobes, sexistes, discriminatoires, ou même de droite, je tiens à faire valoir ma garantie “c’est juste pour rire, voyons” ainsi que ma carte de demandeur d’emploi qui théoriquement me permet d’avoir une réduction voire la gratuité dans différents musées. Quel rapport, me direz-vous. Aucun. Mais qu’il est bon de faire valoir ses privilèges, comme si je secouais quelques liasses de tickets d’entrée au musée du Quai Branly sous vos nez disgracieux que même un peintre pervers et syphilitique de la Renaissance bah il aurait pas voulu dessiner.

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