Wesh les zincou.e.s, n'oubliez pas de manger 5 fruits et légumes et de boire une dizaine d'ennemis par jour.

Rendez-vous au croisement des larmes

Émotions bas de gamme

À cette époque, je n’avais plus de travail depuis quelques mois déjà. Plus d’amis depuis quelques années, et plus de dignité depuis que je m’étais fait virer d’une bibliothèque pour tapage. Des gens s’étaient plaints de ma respiration qui faisait trop de bruit. Il faisait beau dehors, mais aucune envie d’aller traîner ma carcasse parmi toutes ces personnes qui n’étaient que la manifestation d’une incompréhension entre moi et le reste du monde. L’ennui était tellement bien installé dans ma vie que j’avais l’impression de vivre en colocation avec quelqu’un qui prenait toute la place. J’ai jeté un rapide coup d’œil espiègle à mon ventilateur, pensant à une conversation imaginaire amusante entre lui et moi qui pourrait avoir lieu ; son souffle semblait être un soupir continu et régulier. Malgré ma réticence, il était temps de sortir.

Balade
Était-ce le début d’une aventure extraordinaire ? Sûrement pas, mais continuez à lire plus bas pour être sûr.

Une fois dehors, que faire ? Je repensais à la sagesse distillée par mon père, m’expliquant qu’un homme doit créer sa chance en multipliant les opportunités. Bon, certes, lui c’était pour se justifier de s’être servi de mon ours en peluche, le seul doudou rescapé de mon enfance, comme combustible pour allumer le barbecue. Mais la formule avait un sens universel : tel que je l’avais compris, il me poussait à trouver une femme et faire des enfants, afin de pouvoir leur faire subir mes problèmes psychologiques tout en leur rejetant la faute dessus. Un beau projet de vie… Mais je n’étais pas prêt. Je le savais instinctivement, mais ce qui m’a réellement persuadé c’était d’arriver en face des baies vitrées de l’Hippopotamus, à quelques dizaines de mètres de chez moi. À l’intérieur, des couples et des familles. Mon attention s’est rapidement portée sur une table en particulier. En train de découper nerveusement le gras de son steak, je voyais un mec déblatérer des paroles, en postillonnant des morceaux de viande et de la salive sur sa compagne qui avait les yeux rivés sur son smartphone. Elle prenait littéralement une douche de repas non digéré. Assis entre eux, un gamin était en train de se faire un shampooing de purée de carotte. La femme tourna la tête, et me vit derrière la glace, mon visage collé à la vitre. Le temps se figea, nos regards se croisèrent. Le sien semblait m’appeler à l’aide. Je lui ai fait un signe de gang, et j’ai continué mon chemin.

famille
Ces acteurs ont été payés une fortune pour faire comme s’ils étaient une famille heureuse.

Je marchais les yeux rivés sur le sol, perdu dans des pensées somnolentes. Une voix me tira de ma torpeur.
– Akif ! Akif !
J’ai levé la tête, regardé autour de moi. De l’autre côté du trottoir, un mec en train de gesticuler me faisait signe. J’avais la flemme de traverser. J’ai baissé la tête, continué à marcher mais il m’interpella à nouveau. “Akif ! Je sais que c’est toi !” Merde. J’avais plus vraiment le choix.
Quand je me suis approché, j’ai pas vraiment eu l’impression qu’il avait remarqué ma tentative d’esquive.
– Alors, mec ? Ça fait longtemps ! 4 ans et 8 mois qu’on s’était pas vu ! Tu deviens quoi ?
Je l’ai observé quelques secondes. J’avais déjà vu sa tête quelque part, mais je ne me souvenais ni de lui, ni de son nom, et le fait qu’il était capable d’être précis au mois près commençait à me faire flipper.
– Je… Ouais, ouais ça fait longtemps hein ! Bah moi, tu sais, pas grand chose… J’ai un projet d’écriture…
– Ah ouais t’écris toujours ? T’as toujours ton blog là ? Akiff.com je crois ?
Ça devenait vraiment étrange.
– Euh… Ouais. Mais j’ai changé d’adresse de blog… Excuse-moi, tu peux me rafraîchir la mémoire, je…
– Sérieusement, tu te souviens pas de moi ?
– Non, je dis pas ça, je me souviens…
– Tu te souviens de mon prénom au moins ?
– … Euh… Bien… Bien sûr.
– Ah, ouf.
– Ouais ouais.
– Alors… Tu pourrais dire mon prénom, là, maintenant ?
– Ouais ouais.
– Vas-y.

Fallait que je tente l’analyse. Il était blanc, une tête de classe moyenne de province. Pas hippie, mais un peu fashion-ringard, du genre a avoir porté un diamant aimanté sur le lobe d’oreille il y a quelques années. Il avait quand même une montre de type “smartwatch”, c’était peut-être un féru de technologie. Plutôt basique comme passion. Pas assez excentrique pour avoir un prénom de type Léandre ou Zéphyr. Pas assez bourge pour tenter le Firmin ou le Pierre-Aurélien. Un indice, vite… Voilà ! À l’autre poignet, il avait un de ces bracelets avec son nom gravé dessus… J’ai pu furtivement lire la lettre J… Il m’interrompit.
– Hé, oh, ça va ? Ça fait 30 secondes que tu dis plus rien !
– Oui, oui… Julien !
– Quoi ?
– Jérôme ?
– Ah ok. Donc, effectivement tu te souviens plus de moi.
– C’est juste que, tu sais, Jacques, on m’a diagnostiqué un genre de mini-alzheimer très rare…
– C’est Jean. Pas très compliqué hein… Et dire qu’on a bossé ensemble pendant 3 mois. Je t’ai même donné des meubles pour chez toi vu que t’étais en galère.
– Ah mais oui, je me souviens ! La table basse ! Je l’ai plus, malheureusement… Donnée à Emmaüs !
Je l’avais abandonnée en plein milieu d’un trottoir indéterminé.
– Bon, laisse tomber. Et t’inquiète, j’ai remarqué que t’as essayé de m’esquiver quand je t’ai appelé. Je vais pas te déranger dans ta nouvelle vie. Au fait, pense à te renouveler, la vanne du “mini-alzheimer”, tu la faisais déjà y’a 5 ans.
Puis il est parti. J’étais un peu honteux, je me souvenais maintenant de ce mec là. Il était super sympa. Un peu creepy, mais super cool. J’avais pas envie de le laisser croire que je l’avais oublié, même si c’était le cas. J’ai pris mon téléphone, avec un peu de chance… Oui ! J’avais bien un Jean dans mon répertoire. Et c’était le seul. Comme j’ai pas changé de numéro depuis des années, j’ai gardé le même carnet d’adresse depuis tout ce temps. Je lui ai envoyé un message, m’excusant, lui donnant le maximum de détails de ce dont je me souvenais de cette année-là. Quelques minutes plus tard, j’ai obtenu une réponse :

C KI

J’ai continué mon périple. Au bout d’un certain nombre de pas, j’étais arrivé au centre-ville de Nogent sur Marne. Exténué, je me suis posé sur un banc, le regard dans le vide, quand mon téléphone sonna.
– Bonjour, est-ce que je suis bien au téléphone avec monsieur Akrif ?
– Akif, oui.
– Oui, monsieur Akrif, c’est Flora Papon, votre conseillère Pôle Emploi.
– Ah, oui, coucou Flora.
– Euh… Oui, bonjour monsieur. Je vous appelle parce que vous n’avez pas actualisé votre CV depuis quelques temps déjà, et j’aimerais vous mettre en garde. Si on n’a pas d’éléments suffisants nous prouvant que vous êtes toujours à la recherche d’un emploi, on pourrait vous radier.
– Me quoi ?
– Vous radier de la liste des demandeurs d’emploi, monsieur Akrif. Vous n’auriez plus droit à l’allocation chômage.
– Vous voulez me saboter ?
– Pardon ?
– Vous voulez me saboter ? Si j’ai plus de thunes, comment je vais faire pour fonder une famille ?
– Euh, une famille ? Ce sont des problématiques qui…
– Comment je vais faire, moi, hein ? Comment je vais payer mon loyer ? Comment je vais pouvoir sortir prendre un verre avec des amis, hein ?
– Je vous assure que nous ne —
– Comment je vais faire pour écrire ?
– Écrire ?
– OUI, COMMENT JE VAIS FAIRE POUR ÉCRIRE, HEIN ? PARCE QUE TOUT ÇA LÀ, TOUT CE QUE J’AI ABANDONNÉ. MON PUTAIN DE DIPLÔME DE CHIMIE. DU TAF EN SUISSE À 5000 BALLES MINIMUM. UN TOIT À L’ŒIL CHEZ LA FAMILLE. DES PISTONS POUR TOUT ET N’IMPORTE QUOI. C’EST POUR ÉCRIRE QUE J’AI ABANDONNÉ TOUT ÇA. ALORS. DIS MOI CONNASSE. COMMENT JE VAIS FAIRE POUR ÉCRIRE ?
– Je vous invite à prendre contact avec —
– PRENDS CONTACT AVEC TON GRAND-ONCLE NAZI EN ENFER, SALOPE !
Et j’ai jeté mon téléphone au loin. Il a atterri sur une route en faisant klong et en se dispersant en plusieurs morceaux. Les gens tout autour, choqués, m’observaient craintivement. Je leur gueulai dessus :
– QUOI ? Genre c’est ma faute, maintenant ?
Un enfant s’approcha.
– Vous êtes bizarre monsieur !
– Peut-être que je suis bizarre, mais moi au moins, j’ai pas un putain de strabisme qui va me poursuivre toute ma vie !

Il est parti en chialant. Je me suis demandé si ses larmes coulaient tout droit, ou si elles allaient converger, puis se croiser, à un moment donné, sur son visage.

 

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Rendez-vous au croisement des larmes
Un petit mot sur Flora Papon. Elle est née à Chalon-sur-Saône le 29 Février 1984. Elle aime bien faire la blague comme quoi elle n’a que 8 ans, à cause de sa date de naissance particulière, mais en réalité c’est surtout parce qu’elle n’assume pas d’avoir 34 ans et de ne pas avoir réussi à réaliser son rêve : monter une compagnie de théâtre qui se spécialiserait dans les spectacles écrits par des gens qui ont un régime pauvre ou nul en gluten. Au lieu de ça, elle harcèle les chômeurs et quand la journée s’est mal passée, se défoule le soir même sur un bon gros plat de pâtes au beurre (mais elle prend soin de faire disparaître les preuves en brûlant le carton du paquet Barilla dans la cave)

Disclaimer

À l’attention de toute personne passant sur ce site internet.

Tout ce que je dis ici n’a pas pour vocation à être pris au sérieux. Mon père ne l’a jamais fait, c’est pas vous qui allez commencer. Aussi, si je tiens des propos racistes, homophobes, sexistes, discriminatoires, ou même de droite, je tiens à faire valoir ma garantie “c’est juste pour rire, voyons” ainsi que ma carte de demandeur d’emploi qui théoriquement me permet d’avoir une réduction voire la gratuité dans différents musées. Quel rapport, me direz-vous. Aucun. Mais qu’il est bon de faire valoir ses privilèges, comme si je secouais quelques liasses de tickets d’entrée au musée du Quai Branly sous vos nez disgracieux que même un peintre pervers et syphilitique de la Renaissance bah il aurait pas voulu dessiner.

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