Wesh les zincou.e.s, n'oubliez pas de manger 5 fruits et légumes et de boire une dizaine d'ennemis par jour.

Franprix Stories (Part. 1)

La Genèse

Le patron du Franprix sourit tout le temps, à tout le monde. Il doit penser que ça donne envie d’acheter des pommes à 5,99 euros le kilo. Sinon, je vois pas pourquoi il oserait mettre en compétition dans mon porte-monnaie un kilo de végétation quelconque avec un kebab-frites.

Rachidati
Rachida Dati a travaillé pendant longtemps chez Franprix. C’est de là que lui vient son attirance pour les produits de luxe.

Si je suis au Franprix, c’est parce que j’ai souvent faim. D’ailleurs je crois que je mange trop. Peut-être que je possède plusieurs estomacs comme les vaches ? En tout cas j’ai de la chance, c’est juste à côté de chez moi. Le Franprix, c’est une supérette minuscule où le concept est de proposer tout ce dont un citadin a besoin à des prix plus scandaleux qu’une famille Kardashian. Cet endroit abrite des formes de vies surprenantes : outre le proprio et les quelques souches de Listeria qui se baladent allégrement d’un frigo à un autre, il y vit une caissière qui nourrit envers moi une haine tenace et particulière.

Elle, c’est une indienne minuscule, d’1m45 peut-être, avec des cheveux si longs qu’ils balaient quasiment le sol, sûrement pour gagner du temps au boulot. Elle ne parle pas fort, et n’exprime à voix haute que 4 syllabes par phrase. Par exemple, si elle veut dire “ça fera 25 euros 30 centimes”, on entend “ça fera vingt –” et le reste n’est qu’un petit murmure inaudible, comme une prière, ou des insultes exotiques.

[Note pour plus tard : finalement je ne sais pas si je suis une vache, sinon elle me respecterait. Tout le monde sait que les indiens respectent la Vache Qui Rit qui est une divinité pour eux car elle leur apporte richesse et opulence quand ils en font des pains fourrés. Ainsi, manger un naan fromage, au-delà d’une expérience gastronomique, est une arnaque et une source de quolibets à propos des pigeons que nous sommes.]

À chaque fois que je la vois, je la gratifie d’une salutation chaleureuse qui ne m’est jamais adressée en retour. J’ai l’impression de lui lancer un frisbee intitulé “amour-propre” mais il ne revient jamais. Elle le laisse filer et il se cogne à une vitrine et tombe lamentablement dans un frigo où sont stockés des légumes desquels je ne m’approche sous aucun prétexte.

Légumes au Franprix
Nos amis les animaux ont aussi droit à leur rayon. Ici, principalement de la nourriture pour chevaux.

Je fais mon shopping, un œil sur ma Némésis, l’autre sur les promotions de produits à date limite de consommation courte. Soudainement, je la vois s’approcher. Je suis intimidé mais j’essaie de ne rien laisser transparaître. Dans l’idée de me donner l’air occupé, je me jette sur un pack de yaourts, avant de me rendre compte qu’ils sont bio et de les lâcher dans un sursaut, dégoûté par l’absence de pesticides et d’hormones de croissances. Elle m’interpelle.

– C’est à vous le —– ?
– Pardon ?
– C’est à vous le —– ?
– Le quoi ?
Elle soupire.
– Le sac plastique !

Elle me tend le sac au logo “Carrefour” que j’ai fait tomber dans le magasin. Je prends toujours un sac plastique d’une enseigne différente de celle dans laquelle je vais faire les courses. Tout d’abord, pour leur mettre la pression et leur signifier qu’ils ne devraient pas forcément me tenir pour acquis. Ensuite, c’est pour éviter tout imbroglio pendant le passage en caisse : si je viens avec un sac Franprix, ils vont croire que je viens de le prendre et me demander de le payer. Ce qui est absolument hors de question. Je préfère encore donner ces 8 centimes à une association humanitaire. Je ne le ferai sûrement pas, mais je préfère.

huma
Avec à peine quelques centimes, on peut transformer ces enfants malheureux en parfaits occidentaux.

J’aime bien flâner entre les rayons. J’aime me laisser surprendre par le magasin, me rendre compte au coin d’une allée qu’une nouvelle marque de soupe est en vente… Ce genre de petits plaisirs me permettent de m’évader. Et mon pêché mignon, c’est d’observer les autres clients. J’aime les regarder, au loin, hésiter entre 2 marques, prendre un nombre exagéré de boîtes de gâteaux avec lesquels ils tenteront de remplir le vide affectif et le manque de sens de leur existence… Et si l’un d’entre eux, trop impatient, ouvre un emballage et commence à manger avant de passer en caisse, c’est comme Noël avant l’heure : je m’empresse de le signaler à la sécurité.

Une fois mes courses finies, je me dirige vers la caisse. La petite indienne ne se presse pas, et une file qui me semble longue de plusieurs kilomètres est déjà formée. Cette matérialisation physique de l’attente me donne instantanément mal au dos. J’avance, à petits pas, me collant à la personne devant moi dans l’espoir que ça donne un coup d’accélérateur miraculeux, mais ça n’a pour résultat que de faire se retourner la mamie qui se demande si je fais exprès de frôler ses fesses.

Voici, ci-dessus, l’Attente. (l’Actors Studio a traumatisé toute une génération de comédiens)

Je m’apprête enfin à déposer mes articles sur le tapis roulant, quand quelqu’un m’interpelle derrière. Une dame poussant un jeune homme dans un fauteuil visiblement atteint d’une paralysie me dit quelque chose.
– Excusez-moi, est-ce que je peux passer ? Mon fils ne peut pas attendre…
– Hein ?.
– Mon fils. Il est malade.
– Euh… Bon, d’accord…
– Merci bien, monsieur.
Ils passent et celui qui est dans le fauteuil articule quelque chose d’incompréhensible en me regardant. La dame devant moi, qui avait l’air hostile à ma présence, me gratifie maintenant d’un sourire et me dit :
– Bravo monsieur, vous l’avez laissé passer, et lui, il vous a remercié !
Elle est gentille. J’essaie du coup d’être de connivence avec elle :
– Oui, peut-être. Mais vous n’avez jamais pensé au fait qu’on ne peut pas se moquer des handicapés alors que, si ça se trouve, eux nous insultent sans arrêt dans leur langue ?
Elle me répond un “oui oui” très bref.

Voilà, c’est enfin mon tour. La caissière passe mes produits devant son scanner. Elle a l’air de connaître par cœur l’emplacement des codes barres. J’observe avec attention juste entre ses deux yeux pour qu’elle soit sous pression et qu’elle ne passe pas deux fois le même article.
– Vingt euro quatre —–
– Par carte bancaire s’il vous plaît.
– Allez-y
– Ah non, attendez, d’abord la carte fidélité du magasin.
Elle soupire. Je lui tends la carte Franprix. Elle la scanne, puis me redonne le signal pour payer. Mon code… 9-1-2-9… Voilà. Le terminal me dit de patienter. “Transaction refusée.”
– On peut réessayer ?
La caissière s’exécute. Je rentre le code à nouveau. “Transaction refusée”. Les regards haineux des gens qui attendent dans la file commencent à me brûler la peau.
– Je sais pas ce qui se passe… J’ai de l’argent.
– Ça marche pas —–
– Non, je comprends pas. Je sais pas quoi faire.
J’attends qu’elle me dise que c’est pas grave, que je suis un habitué des lieux et que c’est offert. Mais elle ne dit rien, me regarde juste dans les yeux.
– On ne peut… VRAIMENT rien faire ?
– Quoi ? Non, pas poss —–
– Euh, d’accord. Bon, bah, désolé.

Macron Franprix
“Pas très start-up ce code refusé… Peut-être que donner 400 000 000 € aux ultra-riches permettra à cette histoire de bien se finir ?”

J’abandonne tous les articles à la caisse. En attendant, j’ai faim. Je me fais inviter au restaurant ce jour-là par ma copine, après lui avoir raconté que j’avais pas pu faire les courses. Elle me demande :
– Mais du coup, il s’est passé quoi avec ta carte ?
Je lui révèle la vérité.
– J’ai fait exprès de rentrer un mauvais code.
– Hein ? Mais pourquoi t’as fait ça ?
– Je voulais vérifier si j’étais une vache.
– … Quoi ?
– Une vache. Si je l’étais, elle m’aurait offert les courses.

Sur ce, je plonge mes baguettes dans mon bol de ramen, et sous son regard sidéré, en ressors des nouilles que je porte à ma bouche. Je les aspire bruyamment, en mettant des gouttes partout autour, et vois la serveuse m’observer avec dégoût. Je l’ignore. De toute façon, je me dis que la vie n’est qu’un freestyle cosmique où anges et démons observent la performance d’un œil distrait.

 

Ici c'est comme TripAdvisor mais pour les gens qui ne vont nulle part dans leur vie
Note des lecteurs1 Note4.75
4.8
Franprix Stories (Part. 1)
Making Of : l’Indienne existe bien, tout comme l’enseigne Franprix d’ailleurs. Je me suis inspiré de mes diverses allées et venues dans cet endroit à la fois mystérieux, effrayant et merveilleux… Il en résulte cette odyssée qui inspirera sûrement des générations de réalisateurs de cinéma qui réinterpréteront, à leur manière, la confrontation entre ces perdants magnifiques.

Disclaimer

À l’attention de toute personne passant sur ce site internet.

Tout ce que je dis ici n’a pas pour vocation à être pris au sérieux. Mon père ne l’a jamais fait, c’est pas vous qui allez commencer. Aussi, si je tiens des propos racistes, homophobes, sexistes, discriminatoires, ou même de droite, je tiens à faire valoir ma garantie “c’est juste pour rire, voyons” ainsi que ma carte de demandeur d’emploi qui théoriquement me permet d’avoir une réduction voire la gratuité dans différents musées. Quel rapport, me direz-vous. Aucun. Mais qu’il est bon de faire valoir ses privilèges, comme si je secouais quelques liasses de tickets d’entrée au musée du Quai Branly sous vos nez disgracieux que même un peintre pervers et syphilitique de la Renaissance bah il aurait pas voulu dessiner.

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