Wesh les zincou.e.s, n'oubliez pas de manger 5 fruits et légumes et de boire une dizaine d'ennemis par jour.

Le Kakapo

Un oiseau rare comme un boulot bien payé

14h36.
Je fais quelques pas dans la maison. Je remarque que le sol est froid.
– Putain, mais elles sont où mes baskets ?
Je me mets à chercher, à regarder tout autour. C’est pas facile, avec tous ces gens en train de dormir. C’est marrant, y’en a un qui tient le même téléphone que le mien dans sa main… Par réflexe, je regarde dans mes poches : vides. Je commence à paniquer. Je me tourne vers lui.
– Hé mais… C’est mon téléphone ! Rends moi ça, enculé !
– Quoi ? Qu’est-ce que tu fais… Arrête de gueuler…
– Donne ça, espèce de voleur ! Tu crois que tu peux me dépouiller comme ça ?
– Mais j’ai rien volé, arrête !
J’arrache mon smartphone de l’emprise de sa main sale.
– Où est mon portefeuille ? Salaud ! J’hésiterai pas à porter plainte. Ma famille a beaucoup d’influence.
C’est pas vrai. Ou alors, dans le lobby des couturiers du centre-ville de Colmar, ça, oui.
– Où tu l’as mis ?
– J’en sais rien, moi !
J’entends une voix de l’autre côté de la pièce.
– Ton portefeuille est rangé au dessus de l’armoire… Pour pas que tu fasses de conneries avec. Laisse moi dormir maintenant…
Je me dirige vers l’autre pièce en courant presque. Une armoire IKEA blanche et brillante prend toute la place. Je saisis une chaise et fouille en haut.
– Ah putain, oui ! Ouf…
Je récupère mes papiers, ma carte bancaire… Je m’assois sur la chaise pour souffler. Je me frotte les yeux, la luminosité de cette pièce est trop forte, la lumière vient d’une verrière au plafond. Je remarque une horloge. Je lis l’heure. Il est 14h40. Je baisse la tête. Soudain, je me souviens. Je relève la tête. Je regarde l’horloge à nouveau.
Il est 14h40.

C’est une horloge Seiko, on peut donc faire confiance.

14h30.
J’ouvre lentement les yeux, en me demandant où je peux bien être. Je regarde autour de moi. Un pied. Un pied est à quelques centimètres de ma tête. Quelques millimètres. Je ne vois que ce pied. Les ongles sont excessivement longs. Il y a quelques poils noirs sur les doigts. À vue de nez, il doit chausser du 45. J’évite de respirer dans cette direction. À vue d’œil, il a pas du être lavé récemment. C’est très, très sale. Il y a toutes sortes de miettes collées sur la plante. Des paillettes aussi. Et des cailloux. On dirait un déguisement pour Halloween, mais qui aurait tout misé sur un pied. Parce que ça fait très peur, ce genre de vision, surtout au réveil.
– Où est-ce que j’ai encore atterri…
Je m’assois sur le lit. Je regarde autour de moi : il y a 4 individus qui ont une partie de leur corps sur ce matelas. La plupart sont partiellement sur le sol. Proportionnellement, disons que le matelas contient 2,8 humains en ce moment. Fait amusant : je ne connais aucune de ces personnes.

7h21.
– Je vais le faire ! Je te dis que je vais le faire !
– Ça fait une heure que tu nous saoules… J’ai complètement décuvé moi…
– Bien sûr que non, j’ai des ailes ! Vous voyez donc pas que j’ai des ailes ?
– Haha, mais ouais gars, t’es euh, comment on dit déjà ?
Une des filles tente sa chance :
– Médium ?
– Ouais, médium.
– N’importe quoi, médium c’est ceux qui peuvent voir l’avenir.
– Ah… Ça n’existe pas !
Je secoue les ailes en hurlant :
– Bien sûr que si que ça existe ! Plein de gens peuvent voir l’avenir ! En ce moment même, quelqu’un est en train de nous observer ! Cette personne est ici, elle vous regarde !
Ils s’arrêtent de discuter, me regardent ; se regardent, puis pouffent de rire. Mon numéro d’oiseau-devin ne paraît pas les impressionner. Je suis pourtant sûr de moi.
– Si c’est comme ça, j’appelle la gendarmerie. Eux, ils sauront sûrement si quelqu’un nous observe.
– Hé, non, fais pas ça ! Le laissez pas faire ça !
Ils me prennent le téléphone des mains.
– Je te le rendrai quand tu seras sobre !
Ce sont des ennemis. Tous, je le vois maintenant. Des ennemis. Je les vois, je vois leurs becs effilés. Ils ont des becs très pointus. Ça veut dire qu’ils sont maléfiques.
– Laissez moi avec vos becs maléfiques !
– Hein ?
– T’as le BEC POINTU !!!
Je descends du rebord du balcon, et me réfugie dans l’une des pièces. Je commence à avoir sommeil, enfin. Je tombe sur le lit. Secoue les pieds jusqu’à ce que mes chaussures tombent par terre. Entre le moment où je les sens se détacher, et leur rencontre avec le sol, j’ai l’impression qu’elles sont en lévitation. Elles sont en train de vivre une aventure extraordinaire. Elles voyagent à travers la galaxie, et rencontrent un oiseau extraterrestre du nom d’Alfred. Alfred a 6 paires d’yeux. Et tous sont rivés sur les chaussures. Quand elles heurtent le sol, je suis déjà en train de dormir.

Alfred continue de les regarder, là-haut…

6h18.
– Mais elle est gigantesque cette cellule !
À peine la porte passée, je déploie ma présence à travers le 28m2. Je file vers la salle de bains, qui est en désordre. Je m’arrête devant le miroir pour m’observer. Mes yeux, qui à une époque étaient deux gribouillis marronnasses au milieu de mon large visage abimé par le temps, sont maintenant deux gigantesques billes noires et brillantes. Elles bougent de gauche à droite de manière vive, habitées par une force que je ne saurais pas définir. Sur mes joues, de petites plumes jaunes et vertes apportent de la jovialité à ce regard perçant. Mon bec est plutôt court, mais élégant. Il me donne un air distingué. Ça ne me dérange pas qu’il soit de cette taille. Vous savez ce qu’on dit sur les becs : mieux vaut qu’il soit —
– Mais mec, rentre pas avec ces chaussures dégueulasses, ça se fait pas !
– Ouais d’ailleurs, rends-les moi !
Je crois qu’ils ne se rendent pas compte que s’ils continuent à être agressifs, je pourrais m’envoler et leur fausser compagnie à tout moment. Je les avertis.
– Faites très attention monsieur l’officier. J’ai jamais volé, mais ce soir ça pourrait être une première…
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Arrête tes conneries et rends moi ces chaussures !
– Non !
Je me mets à courir à travers la prison. Elle est gigantesque, avec un dédale de chambres, de vêtements qui traînent dans lesquels je me prends les pieds, un séchoir en plein milieu débarque comme une voiture qui traverserait au rouge, je l’évite, je cours, je regarde autour de moi, rien, je regarde derrière moi, il y a là-bas, au fond, la sortie, j’essaie de l’atteindre mais elle est trop loin, j’y suis presque, je saute !! Et me heurte à une barrière invisible.
– Mec mais tu fais quoi ? Ouvre la porte si tu veux sortir dans le balcon !
Une jeune fille, au bec arrogant, le fait à ma place. Je la remercie en claquant fièrement mon appendice oral. Je monte sur le rebord.
– Hé, mais ! Tu fais quoi là ? Descends, c’est dangereux !
– De toute façon, il risque pas de se faire grand chose à cette hauteur…
– Attention, je vais le faire !

Mon perchoir temporaire.

5h00.
– Allez, laissez-moi rester encore un petit peu ! Juste un petit peu, jusqu’à demain après-midi !
– Mais rentre chez toi mon pote, faut bien qu’on ferme le bar à un moment !
– Espèce de vautour capitaliste ! Tu vois pas que j’ai nulle part où rester ?
Le groupe que j’ai rencontré un petit peu plus tôt m’observe de loin. Il discutent, puis l’un d’entre eux m’interpelle.
– Hé ! T’as pas d’endroit où aller ?
Je les observe d’un œil méfiant. Ils n’ont pas l’air méchants, mais les femelles pourraient être en train de mijoter quelque chose. Elles ont l’air d’être dans leur période de ponte. Je regarde la devanture du bar avec regret.
– Non… Je… On m’a viré de chez moi.
– T’as une galère avec ton proprio ? Il fait froid en ce moment en plus, et pieds nus, comme ça dans la rue, tu vas pas aller bien loin…
Je regarde mes pattes.
– C’est vrai que j’avais pas prévu ça.
Je m’approche de l’un des gars, je sors mon portefeuille.
– Je t’achète tes croquenots !
– Mes quoi ? Qu’est-ce qu’il raconte ?
– Tes croquenots ! Tes reniflantes !
Il recule un peu.
– Mec, ne t’approche pas comme ça, tu me fais un peu peur.
– Mais si ! Tes grolles ! Tes souliers quoi ! File-moi tes baskets ! Donne, donne tes baskets !
Un policier de la BAC apparaît dans le coin de la rue, matraque à la main.
– Qu’est-ce qui se passe ici ?
J’observe ses pieds. Il a de magnifiques bottes noires, avec des éclats rougeâtres ça et là, très qualitatives. Je lui lance :
– Hé ! Vous ! Vous voulez me donner vos chaussures ?
Je me dirige vers lui en lui tendant mon portefeuille. Il se saisit de son talkie-walkie, murmure quelque chose, quand un des mecs de tout à l’heure me saisit par le bras, me tire vers le groupe, puis s’adresse au policier :
– C’est rien monsieur ! Il a un peu trop bu, on le ramène à la maison !
Il m’arrache mon portefeuille des mains, puis s’adresse à son pote.
– Donne lui tes baskets, tu vois bien qu’il est complètement foncedé, il va se foutre dans la merde ! (se tournant vers moi) Je te rends tes papiers demain. Suis nous, on va t’héberger.
– Si tu me mets en état d’arrestation, tu dois me lire mes droits.
– T’es pas en… Bon, laisse tomber. Oui, d’accord, on t’emmène en gardav’.

En voilà un écusson accueillant et sympathique.

02h01.
Je rencontre un groupe de gens multicolores.
– Vous êtes magnifiques ! Très bel arrangement de couleurs !
– Haha, merci !
– Vous avez des plumes… Au top !
Ils se regardent sans trop comprendre. Je leur tends ma pinte.
– Servez-vous dans mon abreuvoir !
– Euh, non merci, on a déjà ce qu’il faut !
– D’accord ! Oubliez pas hein, vous êtes superbes !

01h36.
– Mais bien sûr ! C’était là devant moi depuis le début ! La vérité est volatile ! C’est l’oiseau ! Je suis l’oiseau, c’est pour ça que j’étais perdu ! Je dois migrer. Je dois absolument migrer ! Je dois m’échapper de ma cage, puisqu’il y a tellement de choses magnifiques qui m’attendent par-delà les montagnes, par-delà les rivières, par-delà l’autoroute qui passe devant mon appart ! Mais d’abord, tout d’abord, sortir de ma cage… Sortir de ma cage, demain. Oui, demain après-midi, j’ai rendez-vous… J’ai rendez-vous pour sortir de ma cage…
Je sens que mes pattes sont comprimées dans ces chaussures. Je les enlève, et les jette à travers la pièce. Vu qu’il y a un peu de monde, ça passe inaperçu. Je crie en même temps que la chanson :
– I BELIEVE I CAN FLYYYYY !

01H07.
– Wow. C’est plein de couleurs ici.

0h10.
Je m’assois au comptoir, pendant que mon pote est allé brancher une meuf. Je m’ennuie, je sais même pas pourquoi j’ai accepté de sortir. Je déteste ces soirées-là. J’ai l’impression qu’il m’a supplié de venir uniquement pour pas sortir tout seul comme un con ; et maintenant, c’est moi qui suis dans cette position. Je commande une pinte de blonde à la barmaid. J’ai l’impression d’être dévisagé… Je tourne la tête. Un mec à quelques tabourets de moi me regarde, et il a l’air étrange. Il ne dit rien. Je lui demande :
– Y’a quelque chose qui va pas ?
– Non, rien. C’est juste que, je t’observe depuis tout à l’heure. T’as l’air de te faire chier.
On me sert ma boisson, je paie.
– Non, ça va, je suis juste un peu fatigué.
– T’es sûr ? Tu veux peut-être un remontant ?
Je comprends pas très bien, j’ai l’impression d’être dans un mauvais spot de pub contre la consommation de drogues.
– Vous voulez me vendre quelque chose ?
– Non, qui te parle de vendre quoi que ce soit ? Je te le donne. C’est un cadeau.
Il sort une fiole, avec un liquide, une pipette à l’intérieur.
– Ah… Merci. Mais non merci.
Je me retourne, et cherche mon pote du regard. J’ai du mal à voir, le bar est grand, et la musique à fond me déconcentre. Le gars chelou m’interpelle.
– Hé ! Oublie pas ton verre…
Il pousse vers moi la boisson.
– Ah, j’avais oublié. Merci.
Je trinque avec lui, et avale quelques gorgées.

Petit déj’ de champion.

22h27.
Quelqu’un s’acharne sur ma porte.
– J’arrive ! Pas la peine de frapper comme ça !
J’ouvre.
– Hey ! Devine qui vient te sortir de ton petit quotidien de merde ?
– Qu’est-ce tu fous là… Comment ça, sortir ? C’est mercredi, mec. Je reste à la maison.
– Tu vas me laisser attendre sur le palier ?
Je l’invite à l’intérieur.
– Je me disais que t’aurais envie que je vienne te proposer un truc ! T’es tout le temps chez toi.
– Bah ouais, mais propose moi ça le week-end. J’ai des rendez-vous demain…
Il me coupe.
– Téma ce piaf qu’ils ont trouvé ! Il est trop marrant !
Il m’envoie un lien, un article sur un site avec le mot “Buzz” à tout bout de champ. Le Kakapo, genre de perroquet en voie de disparition, est le sujet principal. Il a entre autres, la flemme de tout ; il ne prend pas soin de sa progéniture, a peu de prédateurs et de la nourriture en abondance, une masse graisseuse plutôt importante. Dans une vidéo, il essaie de se reproduire avec la tête d’un photographe.
– Ouais, c’est marrant. Donc, je te disais, j’ai un rendez-vous demain.
– Mais mec, on va pas rester tard ! Allez, je suis libre que ce soir !
– Non.
– Allez !
– Non.
– Mais allez ! En échange, je t’invite à manger !
– …
– Alors ? Alors ?
– D’accord…
– Yes ! Pas de souci. On sera de retour, t’auras largement le temps pour te reposer… T’as quoi demain ?
– J’ai un rendez-vous. Pour du boulot.
– Wooow ! Du boulot, toi ?
– Ouais. Donc je déconne pas avec ça.
– Mais c’est quoi ? Un poste de caissier à Franprix ?
– Non, un vrai taf, bien payé et tout. J’en ai ma claque, c’est un peu ma dernière chance, sinon je me casse de Paris.
– Hé ben… Tu me surprends, à te reprendre en main ! Et c’est à quelle heure ?
– Bah… 14h40.
– Aaaaaah ! Mais t’inquiète… Demain à 14h40, tu seras opérationnel comme jamais !
– Ouais.
– N’empêche, imagine tu te retrouves en mode Very Bad Trip, dans un appart que tu connais même pas…
Je m’arrête net. Il reprend :
– Mais je décooooonne !
Je lance un regard sur mon téléphone. La vidéo tourne toujours. Le kakapo est peut-être un gros loser, mais lui, il serait resté à la maison.

Kakapo

 

J'suis sûr que tu fais super bien le corbeau
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Le Kakapo
Qui se souvient du film Irréversible ? Très ignoble et en même temps d’une virtuosité folle, je me suis dit qu’il fallait reprendre le principe pour en faire quelque chose pour mon blog, sauf qu’à la place de Vincent Cassel y’a moi et à la place de Monica Bellucci y’a moi aussi.

Disclaimer

À l’attention de toute personne passant sur ce site internet.

Tout ce que je dis ici n’a pas pour vocation à être pris au sérieux. Mon père ne l’a jamais fait, c’est pas vous qui allez commencer. Aussi, si je tiens des propos racistes, homophobes, sexistes, discriminatoires, ou même de droite, je tiens à faire valoir ma garantie “c’est juste pour rire, voyons” ainsi que ma carte de demandeur d’emploi qui théoriquement me permet d’avoir une réduction voire la gratuité dans différents musées. Quel rapport, me direz-vous. Aucun. Mais qu’il est bon de faire valoir ses privilèges, comme si je secouais quelques liasses de tickets d’entrée au musée du Quai Branly sous vos nez disgracieux que même un peintre pervers et syphilitique de la Renaissance bah il aurait pas voulu dessiner.

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