Wesh les zincou.e.s, n'oubliez pas de manger 5 fruits et légumes et de boire une dizaine d'ennemis par jour.

Sélection Officielle : UN CERTAIN REGARD

Si l'enfer c'est les autres, le paradis c'est que dans ma tête

J’entendais les voisins discuter derrière ma porte d’entrée, du coup je m’étais collé l’œil au judas et j’eus ce léger frissonnement à l’estomac, la jouissance de pouvoir épier sans être vu. Malheureusement leur conversation ne dura pas très longtemps, et frustré, je m’éloignai à pas légers de la porte – pour peu qu’ils entendent ma grosse masse se déplacer, et se doutent qu’ils eussent été observés. Je me précipitai ensuite vers ma lucarne préférée, mon œil-de-bœuf d’amour : mon ordinateur. Je me mis à observer des dizaines de profils, amis d’amis, amis de connaissances, gens que je n’ai aperçu que 3 fois dans ma vie, des milliers de photos défilaient sous mes yeux. À chaque fois que je découvrais l’intimité d’un évènement, j’avais ce petit pincement d’excitation. Se rendaient-ils compte qu’un inconnu les épiait à travers un trou de serrure de 21 pouces ?

J’évitais soigneusement de double-cliquer sur les photos, un envoi de cœur rouge malencontreux aurait trahi ma présence et je verrais débouler dans la minute qui suit police, GIGN, corps d’armées, psychiatres, chaînes de télévision, YouTubeurs et finalement mes parents et leur regard, leur regard de honte, de déception et de dégoût. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais condamné physiquement toute ouverture vers le monde. Mes volets fermés, la webcam intégrée à l’écran barrée d’un morceau de carton, j’avais même pris le soin de coller des joints d’isolation au bas de ma porte d’entrée. J’avais démonté mon smartphone pour arracher le minuscule microphone et la caméra frontale ; de toute manière, je limitais mes communication avec le monde extérieur à quelques envois de messages à ma mère, principalement pour signifier que je n’étais pas encore mort.

GIGN qui vise
“Excusez-moi, c’est bien vous qui avez liké une photo à 3h du mat’ ?”

Malgré toutes mes précautions, il y avait quelque chose qui me gênait. Les volets à mes fenêtres avaient de très fines fentes qui laissaient passer la lumière. Or, si la lumière pouvait passer, quoi d’autre, qui d’autre était le bienvenu dans mon intimité ? Il n’était pas à exclure qu’un détraqué montasse au deuxième étage par l’extérieur, il était si facile de s’agripper à ces murs pleins d’irrégularités. Puis, avec un minuscule appareil photo, de ceux qui sont à l’extrémité d’un fin tube télescopique, il aurait glissé son œil électronique à travers ces fentes, et pendant que je dormais, aurait affiché l’intimité de mon appartement au reste des cinglés, salopards, dingos, candidats à l’électrocution et à l’abrutissement au lithium, sauvageons au rythme cardiaque irrégulier et aux propos aberrants, puis d’autres aussi, bref, notre époque regorgeait de toutes sortes d’individus qui n’attendaient qu’une chose : observer la fente. D’un geste, je collai d’épais morceaux de bois aux vitres, de l’intérieur de la fenêtre, de façon à ce qu’on ne puisse pas appliquer une pression et pousser l’obstacle pour insinuer une caméra démoniaque dans l’interstice. Une fois mon travail terminé, j’étais enfin à l’abri. Je pouvais donc reprendre ma séance, quand on toqua à ma porte.

Anxiety
Quand on toque à ma porte alors que je n’attends personne.

J’hésitais à ouvrir, et j’espérais prolonger l’hésitation assez longuement pour que cette intrusion cesse, mais les bombardements reprirent encore, puis après une période de calme, encore une fois, puis encore et encore. Je ne voulais certainement pas ouvrir à n’importe qui. Mais c’était peut-être une bonne nouvelle, un colis sympathique ou une offre d’emploi qui m’attendait ; je me devais de savoir. Je m’approchai très lentement, en faisant bien attention à ne pas allumer la lumière – ces maudits photons trouvaient toujours un moyen de se faire remarquer – et je regardai à travers le trou. C’était tout noir. Je m’éloignai, comme si j’avais fait une mauvaise manipulation, puis collai mon œil à nouveau ; quelqu’un dissimulait sciemment l’ouverture avec son doigt. Pendant ce temps, des coups reprenaient et j’eus un frisson de peur. Qui était-ce ? Une voix retentit dans le couloir. “Je sais que vous êtes là”. Mon cœur commençait à palpiter. “Je sais que vous êtes là, ouvrez, j’ai quelque chose à vous dire !” Je ne répondais pas. Je suis retourné à mon ordinateur, en pensant : “si je l’ignore, combien de temps avant que quelqu’un ne passe dans le couloir et lui dise de partir ?”. Mais il est resté longtemps. Très longtemps. À vrai dire, au bout de quelques jours, je n’avais plus rien à manger, j’étais obligé de sortir pour aller faire des courses. Je le savais là, derrière. Même si les coups avaient cessé, je savais qu’il s’agissait d’un petit jeu psychologique auquel il s’adonnait. Lui, de l’autre côté, avait accès à toute la nourriture du monde et n’était limité que par sa patience. Qui sait, peut-être qu’ils étaient plusieurs, qu’ils se relayaient. Ce petit manège pourrait ainsi durer pendant des années pour eux, que dis-je, des générations même. Ils pousseraient le vice jusqu’à continuer à taper et à me réclamer bien après que ma carcasse ait pourri, que mes os aient disparu. Mon appartement pourrait même devenir un espèce de temple, un lieu de pèlerinage dont l’entrée serait taboue ; des bénédictions attendraient tous ceux qui tapent en criant et en suppliant d’ouvrir.

Mormons
Certains religieux aiment particulièrement mêler spiritualité et intrusion via porte d’entrée d’habitation.

Au bout de quelques heures, après avoir mangé ma dernière ration de pâtes, je capitulai. Après tout, il valait mieux affronter quiconque était derrière plutôt que de mourir de faim. C’était peut-être pas si terrible que ça. Je mis la main sur la clé, ce qui eût comme résultat de faire un petit tintement ; très léger mais dans le calme plat qui régnait depuis ces derniers jours, c’était comme balancer une pluie de cailloux contre un millier de cymbales. J’étais manifestement démasqué. Résigné, j’ai tourné la clé dans la serrure, déverrouillé la seconde serrure, enlevé l’entrebâilleur et, prenant une grande inspiration, ouvert la porte. Derrière, je ne voyais rien, il n’y avait pas de lumière ni chez moi, ni dans le couloir, et il faisait nuit. Je tâtonnai, sans sortir de chez moi, sur le mur de gauche, jusqu’à atteindre l’interrupteur. La lumière s’alluma. Il n’y avait personne. Je regardais dans le couloir, personne. Je suis sorti pour regarder dans la cage d’escalier, personne, à l’étage du dessus et du dessous, personne. Au moment de rentrer chez moi, je remarquai quelque chose coincé sous le paillasson. C’était un morceau de papier, peut-être de 10 centimètres sur 15. Il était plié en 2. Je le pris avec moi, fermai la porte, verrouillai toutes les serrures à double tour, puis me dirigeai vers une lampe. Tremblant, je l’ai allumée et ai déplié ce qui semblait avoir été arraché d’un carnet de notes ; on pouvait voir les lignes et les carreaux du cahier d’origine. Il était écrit quelques lignes de mots, des dessins. Une date et une signature. Après avoir lu plusieurs fois son contenu, je l’ai jeté à la poubelle. Puis je me suis allongé sur mon canapé en regardant vers la caméra, l’air blasé, je dis, très distinctement : “franchement, ça valait même pas la peine d’ouvrir la porte.” Le mot “FIN” s’afficha en surimpression sur mon visage, tandis que d’ultimes éclats de rire dans la salle de cinéma ponctuaient la séance. À la sortie, un mec demanda à sa copine ce qu’elle en avait pensé. Elle répondit :

“Bof… J’ai pas trop aimé la fin. C’est quoi cette manie de vouloir absolument faire un twist inattendu ? C’est grave ringard…”

Puis elle tourna le visage vers la caméra, et fit un clin d’œil. Le mot “FIN” s’affichait en surimpression sur son visage. Quelque part en Indonésie, un jeune étudiant rabattait l’écran de son ordinateur, en pensant à haute voix.

“Ils se sont pas foulés pour la fin du film.”

Puis il regarda la caméra. Le mot “FIN” allait s’afficher mais je coupai le film avant. Fallait vraiment que je sorte. À force de regarder des conneries sur internet, j’allais vraiment péter un boulon.

FIN

METS MOI UNE NOTE COMME TON CHAUFFEUR UBER
Note des lecteurs1 Note3.6
3.6
SÉLECTION OFFICIELLE : UN CERTAIN REGARD
Making Of : cet article m’a été inspiré suite à de longues journées passées à épier les environs de mon quartier via les fentes de mes volets. Qui sont ces autres humains qui vivent aux alentours ? Pourquoi est-ce que je m’intéresse à eux ? Pourquoi ne s’intéressent-ils pas à moi ? Est-ce que le gouvernement va autopsier mon corps après ma mort pour essayer de découvrir mes petits secrets ? Tant de questions qui m’ont naturellement amené à raconter cette histoire ; celle d’une paranoïa, oui, mais d’une paranoïa conviviale, une paranoïa quasi accessible à tous.

 

Disclaimer

À l’attention de toute personne passant sur ce site internet.

Tout ce que je dis ici n’a pas pour vocation à être pris au sérieux. Mon père ne l’a jamais fait, c’est pas vous qui allez commencer. Aussi, si je tiens des propos racistes, homophobes, sexistes, discriminatoires, ou même de droite, je tiens à faire valoir ma garantie “c’est juste pour rire, voyons” ainsi que ma carte de demandeur d’emploi qui théoriquement me permet d’avoir une réduction voire la gratuité dans différents musées. Quel rapport, me direz-vous. Aucun. Mais qu’il est bon de faire valoir ses privilèges, comme si je secouais quelques liasses de tickets d’entrée au musée du Quai Branly sous vos nez disgracieux que même un peintre pervers et syphilitique de la Renaissance bah il aurait pas voulu dessiner.

Plus d'articles
Franprix Stories (Part. 2)

Privacy Preference Center