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La Grande Fugue

Fuite en avant, marche !

– MAMAAAAAAAAAAN ! MAAAAAA—- MAAAAAAAAAAAAN !

C’était en 1994, j’avais 8 ans et la flemme de monter au 3ème étage. À l’époque ils avaient pas encore mis les interphones à l’entrée des bâtiments – de toute façon, ils n’ont pas tenu très longtemps avant d’être vandalisés, une fois installés – et nous autres gamins avions l’habitude d’appeler notre mère en criant, chacune reconnaissant son louveteau à son hurlement. Et elle, arrivant au balcon, en lâchant d’un ton visiblement agacé : “Quoi encore ?” ; “Tu peux m’envoyer mon ballon de foot ?” ; “Quel ballon ? T’as jamais eu de ballon !” ; “Mais si ! Je l’ai trouvé hier dans les buissons, il est dans le cagibi, envoie moi-le !” ; et elle disparaissait quelques minutes, pour ensuite revenir furieuse : “C’est quoi cette horreur ?! Ne ramène plus jamais ce genre de crasserie qui a le SIDA à la maison !”. Un vieux ballon de football blanc, usé, dont les panneaux en faux cuir se détachaient ça et là me tombait alors du ciel en faisant plein de poussière, la boue séchée se dispersant en un nuage de fumée furtif, aussi éphémère que mes souvenirs d’enfance passée à la ZUP de Colmar.

Je me suis réveillé, dans la nuit, en réfléchissant à tout ceci. En buvant une gorgée d’eau, je pensais : mon parcours n’avait aucun sens. Normalement, c’est parce qu’il prend du volume qu’on se retrouve le cul entre 2 chaises. Mais l’inverse est possible, pour preuve : je suis une contradiction. Je rêve d’un destin extraordinaire, voyager à mille lieux, dormir à la belle étoile et tout expérimenter ; mais impossible de brûler la vie par les deux bouts quand le quotidien est un cycle sans fin. En repensant à ceci, assis à mon bureau devant une compilation de vidéos Youtube, je me suis reversé une tasse de thé, et j’ai remarqué qu’il y avait un mouchoir sur le sol. Je me suis levé, approché, baissé en gardant les jambes bien droites, me contorsionnant le haut du corps ; vous l’avez deviné, c’était pas une bonne idée. En me relevant, j’ai senti une douleur vive en bas du dos. En fait, je sais pas si “douleur vive” est bien adapté pour éclairer mon ressenti. C’est plutôt de l’ordre du foudroiement. Une paralysie, en fait. Nos corps si bien huilés qui se dandinent et ondulent au rythme des basses et des tambours ne sont en fait qu’une suite de rouages à la Temps Modernes : tout va bien, jusqu’à que ça n’aille plus bien.

Charlie Chaplin sur un rouage
Le seul film qu’on avait en VHS durant mon enfance. Je l’ai regardé des milliers de fois.

Je me suis lourdement écroulé au sol. Impossible de faire le moindre mouvement : je bouge, je souffre. Un peu l’inverse de l’hôpital avec la pompe à morphine. Je me suis retrouvé face contre sol, les fesses à l’air, en pensant à cette fois où j’avais glissé sur une peau de banane. Je devais avoir, 6, 7 ans à tout casser. Un vrai gag, qui avait plus ou moins mal fini parce que je m’étais ouvert la main, et un caillou s’était faufilé à l’intérieur. À l’intérieur de mes rouages. D’ailleurs, c’est peut-être depuis cette époque que j’ai cette obsession pour les cailloux. Les rochers. Les rocs gigantesques. Je trouve ça appétissant. Non, sérieux, je me fous pas de votre gueule, je… Je commence à vraiment me sentir bien, et en même temps j’ai mal, bref, je disais quoi ? Les cailloux. J’aimerais… J’aimerais. Merde… J’ai… J’ai pris mes cachets. Je, j’ai pris les cachets en me réveillant. J’en ai pris 6, j’ai pris 6 Klipal, ça fait 300 mg. Je, je me sens un peu bizarre. En fait, je panique. Je respire de plus en plus lentement, au fur et à mesure où je m’enfonce dans la sédation, je me relaxe de plus en plus. Je m’endors. Je me réveille illico.

Coupure : j’arrive plus à respirer – j’arrive plus, je vais mourir – je veux respirer, putain – je suis bloqué – je me noie, littéralement, dans mon foutu appartement qui me sert de bocal – sauf qu’à la différence de celui-ci, personne ne prend la peine de me regarder vivre – et maintenant, je manque d’oxygène – je vois ma vie défiler devant mes yeux – en fait non, c’est juste la publicité entre deux vidéos Youtube sur l’écran de mon ordi – dans mon agitation, j’arrive à me redresser le dos, m’allonge sur le côté, ma respiration repart.

Je gis là, le visage gonflé par l’accumulation de sang, le souffle rapide et sifflant, entre la peur de m’endormir à nouveau et de m’endormir à jamais. Je dois appeler quelqu’un, qui, qui est-ce que je peux appeler. Mon téléphone dans ma poche, je peux l’atteindre, mes bras fonctionnent encore, et dans la panique j’appuie deux fois sur l’icône verte, pour appeler la dernière personne que j’ai eu au bout du fil.

– Allô ?
– A.. Allô… Viens… Viens m’aider…
– Allô, monsieur le gendarme ?
– Qu… Quoi ? Mais non Akif, c’est moi, putain… Je suis bloqué, j’arrive plus à bouger et j’ai pris trop de…
– Monsieur le gendarme, j’aimerais vous signaler le comportement de dangereux volatiles ! Ce sont des oiseaux de mauvais augure !
– (au loin) Donne moi ça ! Je te le rendrai quand tu seras sobre !

Ça raccroche. De toute façon, j’aurais pas du compter sur ce débile, il se met toujours dans des situations de merde. On ne peut compter que sur soi. C’est ce que mon père me disait… Il me disait toujours ça, quand j’étais petit. Je, j’étais toujours, toujours avec lui… Il me disait… Qu’on ne pouvait compter que sur soi… Que sur soi…

Je me suis assoupi devant une vidéo Youtube d’un petit génie, un virtuose du piano. Un petit enfant avec une frimousse adorable, des cheveux noirs, des yeux comme des billes. Pendant que ses doigts minuscules virevoltaient sur les touches blanches et noires, la mélodie qui se dégageait du puissant instrument apportait une harmonie toute cynique à ma fin. Son agitation sur le clavier donnait vie à l’une des œuvres classiques les plus ambitieuses jamais produites : la Grande Fugue.

 

C'est comme The Voice sauf que c'est toi Florent Pagny
Note des lecteurs1 Note5
5
La Grande Fugue
Making Of : étant un grand mélomane et pianiste depuis l’âge de 2 ans, je me devais de parler de ma passion à travers une histoire qui n’a absolument aucun rapport avec mes angoisses, mes problèmes d’addiction et l’écriture comme échappatoire.

Disclaimer

À l’attention de toute personne passant sur ce site internet.

Tout ce que je dis ici n’a pas pour vocation à être pris au sérieux. Mon père ne l’a jamais fait, c’est pas vous qui allez commencer. Aussi, si je tiens des propos racistes, homophobes, sexistes, discriminatoires, ou même de droite, je tiens à faire valoir ma garantie “c’est juste pour rire, voyons” ainsi que ma carte de demandeur d’emploi qui théoriquement me permet d’avoir une réduction voire la gratuité dans différents musées. Quel rapport, me direz-vous. Aucun. Mais qu’il est bon de faire valoir ses privilèges, comme si je secouais quelques liasses de tickets d’entrée au musée du Quai Branly sous vos nez disgracieux que même un peintre pervers et syphilitique de la Renaissance bah il aurait pas voulu dessiner.

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